Agnès Varda a montré son bol bicolore à Marrakech, où le Festival International du Film lui a rendu hommage. Depuis son retour sur grand écran avec JR et leurs « Visages Villages », la cinéaste de 90 ans n’arrête pas. Festivals, interviews, remises de prix… La passionnante visionnaire nous a accordé une interview, entre deux séances photos sous les palmiers marocains.

Le JDF : Après un Oscar, un César et une Palme d’honneur, vous voici à Marrakech pour recevoir un hommage… Comment vivez-vous ce regain de notoriété ?

Agnès Varda : Moyennement bien. Il y a trop d’hommages, c’est un peu exagéré. Je suis contente de faire un cinéma qui est vu, je suis contente quand on me parle de Cléo de 5 à 7, mais j’ai l’impression qu’on me couvre de prix parce que je suis vieille. L’honneur que je reçois à Marrakech me fait grand plaisir. Il s’ajoute à des hommages que j’ai reçus un peu partout. Hollywood était le plus clinquant, mais j’en reçois de petites associations, de toutes sortes de gens pas forcément flamboyants qui pensent qu’il faut faire quelque chose pour moi. Alors j’accumule des petites statuettes, des belles choses, des médailles, des bouquets… et je dis merci. Que voulez-vous que je fasse ?

Vous êtes l’une des seules réalisatrice de la Nouvelle Vague, une pionnière… Vous renvoyait-on à votre genre à l’époque ?

Pas du tout. J’ai été identifiée en tant que cinéaste, pas en tant que femme, même si j’ai toujours revendiqué que les femmes pouvaient faire aussi bien que les hommes. Je me battais pour un cinéma radical, pas pour être une femme qui fait du cinéma. J’ai trouvé tout à fait normal de faire un métier qui n’était pas pratiqué par mon genre. J’ai dit aux femmes « apprenez à faire de l’image, du son, à écrire des films, à réaliser ! » En France, nous sommes des championnes maintenant. Nous sommes le pays où il y a le plus de réalisatrices, de techniciennes. Je suis très heureuse de ça. C’est ce que j’espérais quand j’ai commencé.

De quoi aimeriez-vous vous libérer ?

Ce n’est pas moi qu’il faut libérer, ce sont les autres. Je ne suis pas emprisonnée. J’ai le privilège d’avoir un métier où je m’exprime, où je ne suis pas étouffée. Je suis entourée d’affection ! Je n’ai pas de problème. Trop de monde est dans la difficulté de ne pas gagner sa vie, de pas être bien logé, de pas avoir de salaire décent… Il faut libérer ceux-là. Il faut libérer les femmes battues, les femmes qui ne sont pas écoutées, qui n’ont des droits de choix, de pouvoir. Avoir l’esprit libre c’est ce qui m’a sauvée toute ma vie. Les gens pensent que ce qu’ils vivent est acceptable alors qu’ils doivent se rebeller. Et quand ils le font, vous voyez bien comme c’est difficile…

Le Festival international du Film de Marrakech se tient du 30 novembre au 8 décembre 2018.