Iram Haq : “C’est une véritable lutte de vivre entre deux cultures”

Iram Haq est la réalisatrice de “La Mauvaise Réputation” et aussi celle dont l’histoire a largement inspiré ce film, en salles le 6 juin. Nous avons rencontré cette femme souriante et courageuse, qui à l’adolescence, a été kidnappée puis emmenée de force au Pakistan par sa propre famille. Une expérience douloureuse sur laquelle la cinéaste n’a pas hésité à se confier.

 

 

La Mauvaise Réputation, en salles le 6 juin, raconte l’histoire d’une adolescente norvégienne, Nisha, qui pour avoir ramené un garçon dans sa chambre, se voit kidnappée par sa propre famille pour être envoyée au Pakistan, le pays d’origine de ses parents. Une expérience traumatisante qu’a vécu la réalisatrice de ce long-métrage, Iram Haq, qu’elle a portée à l’écran près de 25 ans plus tard. Pour le JDF, elle est revenue sur son amour pour le cinéma avant de parler du Pakistan, pays dans lequel elle n’est jamais retournée depuis son enlèvement, du sexisme qui y règne et du courage qu’elle a dû puiser en elle pour raconter son histoire.

 

 

Le JDF : Comment est née votre passion pour le cinéma ?

 

Iram Haq : J’ai grandi dans une famille ouvrière d’origine pakistanaise. Nous avions l’habitude de regarder des films bollywoodiens lorsque j’étais plus jeune et je voyais mes parents heureux devant l’écran. C’était vraiment inspirant de voir leurs réactions. Ma passion a débuté avec la lecture et l’écriture. J’allais à la bibliothèque parce que c’était gratuit et que je pouvais lire autant que je le voulais. Puis à l’âge de 13 ans, je me suis mise à écrire des histoires.   

 

 

Pourquoi avez-vous choisi de passer à la réalisation, après avoir été actrice ? 

 

Quand j’étais jeune, j’avais l’habitude de jouer. En tant que fille typée, je n’avais que peu de rôles et j’ai commencé à écrire pour moi-même. Puis je suis devenue assistante réalisatrice et j’ai vraiment adoré être derrière la caméra : c’était quelque chose que je voulais creuser davantage. Quand j’ai réalisé mon premier film, j’ai pris plaisir à avoir le contrôle total. Juste pour m’amuser, j’aimerais à nouveau jouer, avoir un rôle amusant.

 

 

Quel réalisateurs vous inspirent ? 

Il y en a tellement des bons…, mais je dirais Andrea Arnold et Jacques Audiard avec Dheepan.

 

La Mauvaise Réputation s’inspire de votre jeunesse : pourquoi avez-vous souhaité raconter votre histoire ? 

 

J’ai toujours eu envie de le faire mais je n’étais pas prête. De nombreux journalistes voulaient connaître mon histoire, mais je voulais la raconter à ma manière. J’ai attendu puis je l’ai écrite en 2010, mais c’était encore trop noir ou trop blanc. Je voulais avoir le point de vue de mon père également. Lorsqu’il m’a demandé pardon à l’âge de 81 ans, avant de décéder 2 années plus tard, nous sommes redevenus amis et j’ai eu l’occasion de savoir ce qu’il s’était passé dans sa tête.

 

Comment avez-vous choisi l’actrice pour jouer Nisha, cette adolescente de 16 ans qui vous ressemble ? 

 

Cela nous a pris 6 mois pour trouver une fille. Pour de nombreux musulmans, La Mauvaise Réputation est un film très conversé et donc beaucoup de filles n’ont pas pu venir passer le casting. Maria Mozhdah a été fantastique et nous nous sommes tout de suite entendues. Elle voulait vraiment raconter cette histoire. Elle est très talentueuse. C’était son premier film tandis que d’autres acteurs étaient plutôt connus, notamment le père qui est une célébrité en Inde.

 

Pouvez-vous justement nous parler de la relation entre le père du film, Mirza, et sa fille, Nisha ? 

 

C’est un homme qui aime vraiment sa fille. Quand elle fait quelque chose qui jette l’opprobre sur sa famille, il montre toute sa frustration. Il ne sait pas comment gérer cette situation de la bonne manière.  Mais quand Nisha doit être envoyée au Canada pour se marier, il réalise que sa fille ne va pas avoir la vie dont il a rêvé pour elle. Pour la première fois, il comprend combien elle souffre et à la fin lorsqu’il la regarde partir, il voit son propre reflet dans la fenêtre et sait qu’il doit changer.

 

 

Entre la culture norvégienne et pakistanaise, il y a un écart énorme : comment à 16 ans, vit-on ce choc des cultures ? 

 

 

C’est une véritable lutte de vivre entre deux cultures, d’avoir une double vie. C’est terrible de devoir choisir l’une des deux. Quand j’étais plus jeune, je voyais mes amis norvégiens sortir, avoir un petit copain, aller au cinéma… Pour moi, ce n’était pas aussi fun. Comme je l’ai été, Nisha est terriblement seule au Pakistan. Elle doit se faire accepter et s’adapter à cette nouvelle société donc elle essaie de faire tout ce qu’elle peut pour être aimée. Beaucoup des émotions qu’elle ressent dans le film ont été les miennes.  

 

Certaines scène sont très violentes : notamment l’une d’entre elles, où des policiers abusent de leur pouvoir auprès de Nisha et de sa famille. Pourquoi avoir voulu filmer cela ?

 

J’ai choisi de montrer la scène des policiers pour prouver jusqu’à point quel le contrôle social s’exerce. Ce fut très dur de réaliser de telles scènes. Tout le monde a été ému, même derrière la caméra. 

 

Outre une cruauté physique, il y a aussi une cruauté verbale dans le film, notamment avec les mots durs de la mère envers sa fille. Pourquoi n’y a-t-il aucune forme de solidarité féminine ? 

 

Ce n’est pas juste l’homme qui applique le contrôle social dans cette société, la femme aussi est responsable. La mère transmet ce qu’elle a appris de sa propre mère. Elle est frustrée et a une forme de jalousie envers sa fille. 

 

 

Vous montrez qu’il existe un sexisme assez prégnant dans la société pakistanaise. Pensez-vous que cela va changer ?

 

J’espère. Nous avons besoin de parler de ce qui est tabou et d’ouvrir nos esprits. Les parents doivent apprendre à leurs enfants comment traiter une fille. Aujourd’hui, je donne à mon fils une éducation différente de la mienne. Je me dis que je suis la dernière de ma famille à avoir vécu ce traumatisme. Il faut savoir dire stop et j’espère que mon film va ouvrir les consciences. Après une projection, une femme turque est venue me voir et m’a raconté qu’elle avait énormément pleuré, car elle avait vécu la même chose. C’était la première fois qu’elle en parlait. 

 

Et en tant que femme, comment parvient-on à évoluer dans le monde du cinéma ? 

C’est très dur, mais je suis si heureuse de l’apparition de mouvements, comme #MeToo. Les hommes prennent enfin conscience de leurs actions. Je me suis toujours battue pour mes droits et j’ai été féministe toute ma vie, peut-être en raison de mon histoire et de mes traumatismes, mais je pense que les femmes sont fantastiques et doivent être reconnues comme telles.

 

Regardez la bande-annonce de La Mauvaise Réputation, en salles le 6 juin.