C’est dans le jardins du Normandy, à Deauville, que nous rencontrons Leïla Slimani, membre du jury du 44e Festival du Cinéma Américain. Cette gracile jeune femme née en 1981 à Rabat a un bouquin à la main et du culot à revendre. Prix Goncourt 2016 pour Chanson Douce (Gallimard), Leila Slimani a suivi le Cours Florent, avant de juger que “comédienne médiocre“, elle serait journaliste. Un métier qu’elle a exercé avec acuité, pendant 10 ans, à Jeune Afrique. Romancière à succès, elle a refusé le poste de ministre de la Culture proposé par Emmanuel Macron, mais assure la fonction de représentante personnelle du président de la République pour la francophonie. Confidences d’une féministe au sourire immense.

Vous souvenez-vous de votre première émotion sur grand écran ?
Leïla Slimani : Des comédies musicales : Drôle de Frimousse avec Audrey Hepburn et Chantons sous la pluie. C’était à la télévision. On regardait énormément de films, en famille, à la maison car à l’époque, au Maroc, il n’y avait pas tellement de salles de cinéma.

Quel était votre fantasme d’adolescente ?
Entrer dans l’écran. Devenir plus qu’une actrice. Vivre vraiment les aventures extraordinaires des personnages, voyager dans différents pays…

Quelle fut votre expérience la plus marquante de spectatrice ?
Quand je suis arrivée à Paris, j’ai commencé à fréquenter les cinémas. En prépa, c’était ma respiration. Requiem for a Dream de Darren Aronofsky m’a traumatisée par sa violence, sa forme, sa dureté.

Quel est le moteur de votre carrière ? 
Sincèrement, je fais tout pour ne pas le savoir. Je pense qu’il y a beaucoup de choses pas forcément louables qui nous animent et font qu’on a envie de réussir…

Parlez-vous d’assumer une ambition ?
Il y a de la revanche, des chagrins, des manques, peut-être des traumatismes d’enfance… Je préfère positiver et laisser les choses arriver.

Qu’est-ce qui vous confère une énergie créatrice ?
Pour écrire, j’ai besoin de discipline, de calme, d’isolement. Il faut que je sois solide, épanouie, heureuse. C’est beaucoup plus compliqué d’inventer des histoires dans le chaos.

Qu’est ce que vous n’avez pas encore “réalisé” ?
Énormément de choses. Je n’ai pas encore imaginé le grand roman que je rêve d’écrire, pas encore réalisé de nombreux rêves personnels…

Un Homme, Une Femme que vous rêveriez de rencontrer ?
Mathieu Kassovitz est un acteur qui m’intrigue énormément et que j’aime beaucoup. Je trouve qu’il a un charisme incroyable. J’adorerais croiser Agnès Varda, que le hasard n’a jamais mise sur ma route…

Quel film souhaiteriez-vous me conseiller ?
Volubilis du réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi, sur la relation entre la classe sociale et les sentiments amoureux. Magnifique.

Quelle récompense pourrait-on vous décerner ? 
Le trophée de la femme qui ne tient jamais ses résolutions de rentrée : ne plus fumer, ne plus boire, mieux dormir, bien manger.

Pour juger d’une œuvre du 7e Art, à quoi faites-vous confiance ?
A mon instinct, mes émotions et à ma mémoire. Si un film continue de me hanter, c’est qu’il est important.

Quel moment de votre vie aimeriez-vous re-mettre en scène ?
Aucun.

Sur la plage, qu’aimeriez-vous abandonner ?
Mes enfants ! Abandonner tout le monde d’ailleurs… et rester seule.

A qui aimeriez-vous dire “arrête ton cinéma ” ?
Il y a bien quelques écrivains…, mais je ne peux pas vous dire les noms, je ne suis pas une balance. A la ville, une personne grandiloquente, un peu ridicule finit par me toucher parce que j’essaye de voir son humanité. Ce n’est pas de l’indulgence, disons que je cherche le bonheur chez les autres et la perfection chez moi et pas l’inverse.

Qu’est ce qui est mieux “à l’américaine” ?
Un road trip !

Aviez-vous un rêve américain ?
C’est un continent qui me fascine, mais que je redoute. Sur le plan politique, j’aurais beaucoup de mal à vivre dans un pays où la peine de mort existe.

Quel métier exerçait vos parents ?
Ma mère est médecin et mon père était banquier.

Quelle question aimeriez-vous que je vous pose ?
Où avez-vous acheté votre jean ? J’ai grandi avec deux sœurs, je ne considère pas forcément que la mode soit frivole. J’apprécie discuter de trucs légers. J’aime les sujets concrets :  manger, s’habiller, etc…

Quel mot aimez-vous particulièrement entendre ou prononcer ?
Mélancolie… Quand j’étais petite, je croyais que c’était le nom d’un alcool.

Vous arrive-t-il de vous ennuyer ?
Oui. Oui et j’adore ça. Je trouve ça très bien de m’ennuyer. Je fais très attention à laisser des moments pour m’ennuyer et j’oblige mes enfants à s’ennuyer aussi en supprimant les jouets. En voiture, même si on fait 3h de route, il n’y a pas d’écran. Je les incite à regarder par le carreau, à réfléchir. C’est important.

Quel compliment vous flatte le plus ?
“T’es une super maman” de la part de mes enfants. Ils ne me le disent jamais : ma fille ne parle pas et mon fils répète en boucle : “t’es trop méchante”.

Sans quoi ne pourriez-vous vivre ?
Sans liberté.

Leïla Slimani © SIPA

 

Où exercez-vous cette liberté ? 
Dans mon enfance, au Maroc, elle existait déjà. Elle était différente, il y avait des restrictions… Mes parents me permettaient beaucoup, mais ce n’était jamais assez. Il m’en fallait plus. C’est dans l’écriture que j’ai trouvé une liberté absolument totale. C’est un espace où je ne m’impose aucune contrainte, aucune limite, aucune morale… au point d’être impolie et dire des choses que je ne peux pas dire dans la vraie vie.

Les femmes ont-elles de l’humour ?
Les personnes les plus drôles de mon entourage sont des femmes : des tantes extrêmement fantasques, une grand-mère totalement folle, une mère très originale…

L’injonction de séduction qui pèse dans le milieu artistique ne peut-elle pas engendrer une peur du ridicule ?
L’humour est la meilleure défense pour les femmes qui pourraient se retrouver dans des situations gênantes ou se sentir agressées.

L’humour serait une arme… et une qualité qui vous séduirait ? 
Ce n’est pas une question de genre ou de sexe. Les gens qui ne rient pas sont un peu cons. C’est la pire tare possible. Je ne pourrais pas être amie ou amante de quelqu’un qui n’aurait pas le sens de la dérision, la seule manière de supporter notre condition.