Nawell Madani : “Mon père est ma muse”

Dans le film “C’est tout pour moi”, Nawell Madani s’inspire de sa vie pour raconter le parcours de Lila, aspirante humoriste belge qui se bat pour trouver sa place dans ce milieu impitoyable. Rencontre avec une femme qui a la fureur de réussir.

 

Dans son spectacle C’est moi la plus Belge, joué à guichets fermés, Nawell Madani prouvait tout son talent d’humoriste. Désormais, cette battante s’attaque au septième art. Elle co-réalise et joue le rôle principal de C’est tout pour moi, film qui relate sa vie de façon romancée. Le long-métrage retrace son parcours sinueux et met en lumière, tour à tour, l’enfant qui lutte pour se faire accepter, l’adolescente qui rêve d’être danseuse professionnelle, la femme qui espère être la fierté de son père. Nawell Madani nous raconte son combat, ses choix et ses aspirations.

 

JDF :  Pourquoi avoir décidé de faire un film qui s’inspire de votre vie ?

 

Nawell Madani : En 2014, Cyril Colbeau-Justin, le producteur du film, est venu me voir sur scène, à mes débuts. Il a aimé le rapport père-fille que je racontais sur scène, parce qu’avec mon spectacle, je partais à la conquête de la fierté de mon père. Il m’a dit : “Ce serait formidable d’en faire un film“. Et l’aventure a commencé. Nous avons sacrifié des personnages et raccourci des périodes de vie pour rendre le film un peu moins larmoyant, parce que j’ai galéré 12 ans et ce n’est pas ce que l’on raconte. Pour me protéger, pour ne pas être au mot et au fait près, on a donné un autre nom au personnage. De cette manière, on pouvait dire que ce n’était pas ma vie, mais celle de Lila. Tout est inspiré de mon parcours de près ou de loin. Ce sont toutes les choses que j’ai vécues ou que mes proches ont vécues. Rien n’est faux.

 

Dans votre film et dans votre spectacle C’est moi la plus belge, vous parlez de votre parcours difficile, des obstacles que vous avez rencontrés, de vos parents… C’est important pour vous de vous rappeler d’où vous venez ?

 

Je ne pense pas avoir besoin de m’en souvenir, ma famille me le rappelle assez souvent (rires). C’est une déclaration d’amour à mes parents. C’est une manière de leur dire qu’ils ne se sont pas sacrifiés pour rien. Ils ont quitté l’Algérie, traversé la Méditerranée pour donner un meilleur avenir à leurs enfants. Ils ne comprenaient pas que je veuille m’embarquer dans une carrière artistique parce que dans ce milieu, il faut faire beaucoup de sacrifices mais il y a peu de garanties. Avec ce film et ce spectacle, j’ai souhaité leur dire : “Regardez, vous ne vous êtes pas trompés de m’avoir laissé faire les choses.” On a tous envie que nos parents soient fiers de nous, on est toujours la petite fille de son papa et de sa maman.

 

La colonne vertébrale de ce film est la relation “père-fille”. Votre père, c’est votre inspiration ?

 

Complètement, c’est ma muse. Ma mère l’est aussi, même si elle n’existe pas dans ce film, on en fera un deuxième. J’ai enlevé le personnage de la mère parce qu’une amie avec qui j’avais commencé les cours de théâtre devait l’interpréter et elle a été touchée par un cancer du pancréas deux mois avant le tournage du film. Elle est décédée le jour où il s’est fini. J’ai préféré ne pas faire exister la mère au lieu de choisir une autre femme à sa place. Je lui avais promis qu’elle jouerait ce rôle et je ne trahis jamais mes promesses.

 

Dans le film, on vous voit tourner dans un clip de hip-hop en tant que danseuse, à moitié nue. Vous rechignez. Est-ce un refus de vous soumettre à une société qui objectifie la femme ?

 

Quand on est jeune, on ne sait pas forcément comment se valoriser, comment savoir quand on nous manque de respect. Il n’y a pas mieux que les images pour montrer les choses. Le cinéma fait beaucoup avancer les mentalités. Voir cette fille qui s’entraîne depuis toute petite à être danseuse professionnelle, qui quitte son père et qui finit “femme objet” dans un clip… Je dis non, ce n’est pas sa place, pas comme ça, pas de cette manière-là. Tourner dans des clips de cette manière, je l’ai vécu, ça ne m’a rien apporté. D’ailleurs, on me ramène toujours à ça, même aujourd’hui. Quand je suis invitée sur les plateaux de télévision, ils aiment bien montrer que j’ai été danseuse dans les clips. J’aurais préféré éviter ce chemin là.

 

C’est votre manière d’adresser un message aux jeunes filles d’aujourd’hui ?

 

Oui, je parle aux jeunes filles qui courent après la célébrité et qui pensent qu’en faisant ça, elles vont peut-être atteindre leurs objectifs et perdurer dans le métier. Quand elles me disent : “J’aimerais trop faire ça comme toi…”. Je dis : “Non, je préfère que tu restes sur les bancs de l’école à gratter, à aiguiser ton écriture, à travailler ta culture générale et quand tu as envie de faire un métier, vas-y à fond. Sache quel message tu as envie de porter et ce que tu veux laisser derrière toi.”

 

Avez-vous l’impression de devoir vous battre deux fois plus parce que vous êtes une femme ?

 

Absolument, c’est un combat au quotidien. Tant que les femmes seront moins payées que les hommes, il faudra lutter. Quand on sera sur le même pied d’égalité, on pourra mettre les compteurs à zéro et parler d’autre chose. Quand j’ai commencé en tant qu’humoriste, je suis rentrée dans une nouvelle cour de récré, mais je ne pouvais pas jouer avec les mêmes armes. Je me suis dit que j’allais quand même jouer comme un homme, avoir la même liberté de ton.

 

Comment y êtes-vous parvenue ?

 

J’ai une capacité à sortir de ma zone de confort. J’aime me mettre en danger. Encore aujourd’hui, quand je rôde de nouveaux sketchs, si on me dit qu’il n’y a que des amateurs, je réponds : “C’est bien, je vais jouer avec des mecs qui ont faim.” Ils sont sur scène tous les soirs, ce qui n’est plus mon cas, puisque j’ai déjà un public qui est conquis et qui a adhéré à mon ADN. Quand tu repars dans des clubs de stand-up, tu te frottes à de nouveaux humoristes qui ont la niaque, qui veulent en être. Ce n’est que là que tu peux te mettre au défi. Le but, c’est de se donner des challenges au quotidien.

 

Avez-vous des regrets ?

 

J’aurais voulu être accompagnée, c’est difficile d’avancer seule. C’est bien d’avoir le soutien de ses parents. Aujourd’hui, je connais leur valeur parce que je vis des périodes difficiles. Être exposée tout le temps, sortir un film, c’est compliqué. On est critiqué, on ne nous ménage pas, mais ma mère me dit : “Tu sais, ils peuvent parler autant qu’ils veulent, mais toi tu as fais un film. C’est quelque chose d’incroyable.” Elle dédramatise tout et ça fait du bien d’être entourée des siens. Ce que je regrette, c’est qu’il y ait eu cette coupure au moment où je galérais et où j’en avais le plus besoin. Malgré tout, c’est grâce à ces petits événements que je suis arrivée où j’en suis aujourd’hui.

 

Quels sont vos projets ?

 

Je vais m’attaquer à un nouveau challenge : partir aux États-Unis. Je vais être la première femme francophone à jouer en anglais, puis je vais écrire un deuxième film. J’aimerais bien écrire le biopic de Diam’s, on verra si c’est possible.