Des tragédiennes d’opéra aux reines de la Pop, en passant par les impératrices de la Soul, les divas rayonnent éternellement dans le cœur des mélomanes. À l’occasion de la diffusion du documentaire « Divas des 90’s », de Sophie Peyrard, le 31 mai à 22h25 sur Arte, retour sur l’histoire de celles qui ont laissé leur empreinte indélébile dans l’histoire de la musique, de Maria Callas à Beyoncé.

Si l’on vous dit « diva », les images d’une célébrité à la fois talentueuse et capricieuse apparaissent certainement dans votre esprit. Mariah Carey, Whitney Houston et Céline Dion appartiennent à ce cercle très fermé des divas de la Pop et font même partie de la sacro-sainte « trinité vocale » : une gloire presque divine que décrypte intelligemment Sophie Peyrard dans son documentaire Divas des 90’s, diffusé le 31 mai à 22h25 sur Arte. Qu’est-ce qu’une diva ? Sont-elles perçues différemment aujourd’hui ? De Maria Callas à Beyoncé, n’y a-t-il vraiment qu’un pas ? Retour sur l’évolution de la diva à travers les siècles.
Un petit tour par le Larousse et l’on découvre que le mot « diva » vient de l’italien « déesse ». Selon la définition stricte, il s’agit d’une « cantatrice célèbre par son talent, sa réputation« . Le terme est intronisé en premier lieu, au XVIIe siècle, avec sa version masculine, aujourd’hui obsolète, « divos ». À l’époque, les chanteurs d’opéra, tous des hommes, sont surnommés ainsi. La société considère la voix des femmes comme impure, surtout lorsqu’il s’agit de musique d’inspiration aussi élevée que le lyrique. Il faut attendre le XIXe siècle pour rencontrer des chanteuses d’opéra et surtout… les premières divas, telles que la cantatrice Maria Malibran ou la soprano française romantique Caroline Branchu. Des tragédiennes lyriques au charisme magnétique qui, peu à peu, se frayent un chemin au sein des coeurs des mélomanes.

Après les drames de la Seconde guerre mondiale, Maria Callas arrive sur le devant de la scène et donne au public un regain d’intérêt pour les divas. Et quelle diva ! La Callas, comme on la surnomme, éblouit par son talent de tragédienne, sa voix particulière qui couvre trois octaves et son physique atypique qui lui confère un charme aussi étrange que captivant. Son caractère, réputé difficile, fait également jaser. « Quand quelqu’un ne veut pas travailler, je dois bousculer par force, gentiment si j’ai le temps, et pas gentiment si je n’ai pas le temps« , justifie-t-elle simplement dans une interview à la télévision française. Ses légendaires caprices et accès de colère alimentent le mythe : désormais, dans l’imaginaire collectif, une diva trimballe avec elle une longue liste d’exigences qui doivent être satisfaites. D’où l’expression « faire sa diva »

Le couronnement des reines de la soul

La deuxième moitié du XXe siècle fait naître un nouveau genre de divas, les reines de la Soul. Bien différentes des chanteuses d’opéra, elles partagent pour autant quelques points communs avec leurs consœurs : cette aura indescriptible et cette réputation d’avoir fort caractère. Parmi elles, Aretha Franklin entre au firmament avec sa quarantaine d’albums studios (si, si) et des tubes, aujourd’hui mythiques, tels que A Natural WomanI Say A Little Prayer ou encore Think. La reine de la soul met également son instrument vocal au service de combats sociétaux. Elle renverse la table en ajoutant sa patte de diva au tube Respect, originalement interprété par Otis Redding. Dans la version du chanteur, qui date de 1965, l’homme demande à la femme de lui accorder le respect qui lui est dû, puisqu’il est celui qui provient aux besoins du foyer. Aretha Franklinréenregistre le morceau deux ans plus tard pour inverser les rôles et le transformer en véritableode au féminisme : c’est elle qui exige du respect de la part de son époux. Révolutionnaire. « La ferveur dans la voix d’Aretha exigeait ce respect, et cela impliquait aussi une attention du point de vue sexuel« , explique Jerry Wexler, producteur d’Aretha Franklin, dans son autobiographie Rythm and Blues : A Life In American Music.
Réputée pour ne donner (presque) aucune interview et exiger que l’on n’allume jamais la climatisation lorsqu’elle se produit sur scène, la chanteuse a également des exigences qui, comme Maria Callas, lui forgent une image de diva. Elle la revendique d’ailleurs dans un rare entretien avec RTL, en 2014. « Si les gens me considèrent comme une reine de la soul, je suis enchantée. Vous croyez que je suis une diva ? Bon je suis une diva, OK« , plaisante-t-elle. On s’incline.

La canonisation de la trinité vocale

C’est après l’avènement de ces stars que le « règne » des divas Mariah Carey, Whitney Houston etCéline Dion débute, dans les années 1990. Ce trio gagnant est à la fois fédérateur et talentueux et marque une véritable rupture avec les divas des années 1970. Contrairement aux reines de la soul plus engagées, la trinité vocale chante l’amour, un thème non polarisant. Ces divas de la Pop se parent d’une longue robe de cocktail pour atteindre leurs notes aiguës sur scène et offrent une image sans fioritures, presque inhumaine, d’elles-mêmes, de leur quotidien. Forcément, les passions se déchaînent et la compétition fait rage entre les trois chanteuses, du moins du côté des fans. Ceux-ci assurent que leur idole est sans conteste la plus talentueuse et les médias se nourrissent de ces supposées rivalités pour alimenter leurs papiers. Toutefois, Mariah Carey et Whitney Houston mettent un terme à cette inimitié fabriquée de toute pièce en chantant ensemble la bande-originale du Prince d’EgypteWhen You Believe, en 1998. Un duo qui met tout le monde d’accord…

L’ère des divas 2.0.

La nouvelle diva des années 2000, Amy Winehouse, nous tend un miroir peu valorisant de sa vie, mais néanmoins authentique, bien loin du défilé de strass et paillettes de la trinité vocale. Dans sa chanson Rehab, la chanteuse parle ouvertement de son addiction à la drogue. Elle apparaît ivre sur les plateaux de télévision et n’hésite pas à choquer, comme lorsqu’elle interrompt le discours humanitaire de Bono à la cérémonie des Q Music en criant : « Tais-toi, je m’en fous !« . Sa mort précoce à l’âge de 27 ans, en 2011, ne l’empêche pas de figurer à jamais au panthéon des divas, elle qui a contribué à changer l’image de ces reines de la musique.
La diva des années 2000 est relativement moins prisonnière de l’image fabriquée par les maisons de disque. Beyoncé, qui n’hésite pas à s’auto-proclamer diva, politise son discours et affiche un soutien sans faille au mouvement Black Lives Matter. Dans son album Lemonade, les chansons Formation et Freedom sont de véritables odes à la lutte pour les droits civiques des afro-américains. Une prise de position qui aurait été impossible à l’époque de Céline, Mariah et Whitney. La diva actuelle est plus authentique, elle a des défauts, des faiblesses, des passages à vide. Lorsque Beyoncé est trompée par son époux Jay-Z, loin de passer ce drame sous silence, la chanteuse consacre un album entier, Lemonade, à cette période difficile de sa vie.
Aujourd’hui, même les stars de la trinité vocale finissent par laisser voir un aspect moins guindé de leur personnalité, en assumant certaines failles de leur vie, comme lorsque Mariah Carey révèle sa bipolarité dans People, en 2018, ou que Whitney Houston parle de son addiction à la drogue à Oprah Winfrey en 2007. Les divas ont mué, changé, évolué au fil des siècles et des décennies, mais elles gardent toutes un point commun : même par-delà la mort, leur voix résonnera toujours dans les esprits des vivants.