L’affaire de l’arrestation de la journaliste Hajar Raissouni fait couler beaucoup d’encre. Si le rapport du médecin légiste indique une absence d’avortement, les derniers éléments de l’enquête contredisent cette version et accablent la mise en cause. Avortement ou pas, la colère des féministes marocaines gronde contre la justice et condamne cette interpellation.

L’arrestation de Hajar Raissouni suscite une énorme polémique. La journaliste du quotidien arabophone « Akhbar Al Yaoum » a été interpellée et accusée « d’avortement illégal », de « relations sexuelles hors mariage », « d’usurpation d’identité » et de « déclarations mensongères ».

Son fiancé, un professeur universitaire d’origine soudanaise, le médecin en question et l’anesthésiste ont également été arrêtés. Le rapport du médecin légiste avait indiqué qu’il n’y a aucune trace d’avortement. La défense de la mise en cause avait également fait savoir que sa cliente a subi une simple intervention pour stopper une hémorragie interne.

L’enquête a démontré, sur la base de preuves matérielles et des témoignages des accusés, que Raissouni a bel et bien avorté dans une clinique de Rabat. Elle aurait utilisé une autre identité et subir l’opération contre une somme de 3500 DH. C’est en tout cas ce qu’a affirmé la secrétaire administrative de la clinique en question aux enquêteurs, selon les informations de nos confrères du Desk.

Indignation unanime

Face à cette situation, les féministes marocaines s’activent pour faire entendre leurs voix. Avortement ou pas, elles estiment qu’il s’agit, avant tout, d’une liberté individuelle et condamnent fermement cette arrestation.

Interrogée par H24info, Ibtissame Lachgar, militante des droits humains et fondatrice du mouvement Mali, n’a pas mâché ses mots. « Notre position est très claire, puisque Mali lutte depuis de nombreuses années en faveur des droits sexuels et reproductifs des hommes et des femmes. Nous avons été très indignés et choqués par les méthodes fascistes avec laquelle cette arrestation a eu lieu et ce qu’il s’est passé par la suite, à savoir les examens gynécologiques subis par Hajar. C’est un viol », a-t-elle déclaré.

Et d’ajouter: « C’est une violence sexuelle puisqu’il s’agit d’une demande explicite faite par les autorités et le parquet, avec bien évidement absence de consentement. Donc on viole l’intimité de cette femme, on lui imposant ces examens gynécologiques. Voilà, notre message est très clair. On dénonce et on condamne cette arrestation. Il s’agit de la liberté des femmes de pouvoir disposer de leurs corps comme elles l’entendent. Je parle de la liberté sexuelle, à savoir les relations sexuelles hors mariage et puis le droit à l’avortement qui est un droit fondamental ».

C’est le même son de cloche pour Saida Idrissi, militante pour les droits des femmes, qui n’a pas manqué de condamner la décision de la justice. « Premièrement, c’est une violation de la vie privée. Et deuxièmement, en tant que femme, ça prouve que le corps des femmes est toujours hypothéqué par la famille, par la société, mais également par l’Etat. L’État, qui est censé garantir et protéger les droits, intervient en plein espace public pour interpeller une femme pour quelque chose qui la concerne, pour son corps qui lui appartient. C’est paradoxal », a-t-elle confié.

El Idrissi s’est ensuite interrogé sur l’épineuse question de l’avortement, qui a refait surface avec cette affaire. « Est-ce que ce corps nous appartient? Ou bien est-ce que la loi est là pour intervenir à chaque moment pour dire aux femmes ce qu’elles doivent faire avec leur corps? Non seulement j’étais surprise, mais très déçue. On remet en cause nos conditions de femmes dans une société arabe-musulmane ».

À l’instar des deux militantes, Khadija Ryadi, ancienne présidente et membre de l’AMDH, a tenu à mettre les choses au clair. « Hajar est une détenue d’opinion, à cause du fait qu’elle est journaliste critique. Elle paye d’abord pour ses articles surtout sur le Hirak et sur la détention politique, mais aussi pour son entourage familial qui est dans le collimateur que se soit son oncle religieux (Ahemd Raïssouni) ou l’autre laïc et moderniste de gauche (Soulaymane Raïssouni) », a-t-elle indiqué.

Et d’ajouter: « Donc, elle paye pour tout cela, et elle l’a déjà dit. Son arrestation est arbitraire et illégale. Elle était poursuivie, traquée et espionnée par les services secrets, ce qui constitue une atteinte grave aux libertés des droits. Quand je parle de Hajar, je parle également de toutes les autres mises en cause. Les accusations à savoir, une relation extra-conjugale et l’avortement ne sont pas des accusations pour nous. Ce sont des droits et des libertés individuelles. Nous avons toujours revendiqué l’abolition de ce genre de loi. On revendique sa libération immédiate, surtout qu’elle est peut-être dans un état de santé qui nécessite une surveillance médicale ».

L’affaire de Hajar Raissouni est loin de son dénouement. Le juge a refusé de lui accorder une liberté provisoire. La journaliste marocaine est donc toujours en détention et les choses risquent de prendre une mauvaise tournure. Son audience est prévue pour le 9 septembre prochain. Nos féministes ne comptent pas rester les bras croisés. Plusieurs marches seront, notamment, programmées pour faire pression sur les autorités.