Avec son documentaire « Habille-Nous Africa », Noémie Lenoir donne la parole aux acteurs du continent prometteur. À travers une enquête dépaysante, elle met en lumière la puissance créatrice de ce territoire où tout reste à faire. Rencontre avec le mannequin star devenue ambassadrice animée.

Plus de vingt ans qu’elle brille sur les podiums, devant l’objectif des cinéastes et des grands photographes. Le 10 avril sur TV5 Monde, Noémie Lenoir passe derrière la caméra pour Habille-Nous Africa, le documentaire qu’elle a réalisé. Derrière ce sujet « à la mode » qu’est l’Afrique, dont plusieurs mannequins comme Flora Coquerel et Liya Kebede se font les ambassadrices, se cache une volonté puissante et intime de réhabiliter l’industrie du rêve à la télévision. « C’est bon, la surface ! On sait comment la porter, la mode. Je voulais parler du fond » proteste avec son franc-parler la jeune réalisatrice, à la veille de la diffusion de ce projet de deux ans de tournage. « J’ai fait ce documentaire sur l’Afrique, j’aurais pu le faire n’importe où ailleurs » explicite-t-elle. Pourtant, touchée par sa richesse, c’est l’Afrique de L’Ouest, territoire aussi prometteur par ses créateurs que dévasté par son manque d’infrastructure, qu’elle a choisi d’explorer. En partant de l’exploitation du coton pour finir sur le métier de mannequin, Habille-Nous Africa parvient à mettre en lumière les lacunes mais aussi les prouesses artisanales et créatives du continent. Noémie Lenoir, « Fière de pouvoir apprendre à des gens ce [qu’elle] aurait aimé apprendre plus jeune » nous emmène avec rigueur et émerveillement dans un voyage engagé. Retour avec elle sur le sujet.

Le journal des Femmes : Comment l’idée de ce documentaire sur la mode africaine a-t-elle germé ? 

Noémie Lenoir : J’ai commencé à m’y intéresser quand je me suis rendue il y a quelques années au Cameroun, car je voulais porter une robe de designer africain au lieu d’apporter une robe de France. L’année d’après, j’ai défilé pour le K-Walk (grand défilé qui rassemble des créateurs africains NDLR) et je me suis rendue compte qu’il y avait plein de problèmes. À commencer par les mannequins. Quand j’ai demandé comment l’équipe avait fait le casting, Anna Ngann Yonn (fondatrice de l’événement NDLR) m’a répondu « par Internet ». Il n’y avait pas d’agence, pareil pour les coiffeurs et maquilleurs. Elle m’a confié qu’ils étaient obligés de faire venir un gros groupe comme Guerlain la première année, L’Oréal la deuxième, et de former des professionnels pour faire le défilé. J’ai réalisé qu’en Afrique Centrale et en Afrique de l’Ouest, il y avait tout à faire. Au bout de quatre voyages, je me suis dit que j’allais parler de ce qui se passe là-bas. Des problèmes que rencontrent les mannequins, les designers, les coiffeurs et maquilleurs livrés à eux-mêmes.

Quelle a été votre démarche ? 

J’ai commencé le documentaire par le coton, parce que c’est la base. Ce coton, il faut des usines pour le filer, des couturiers pour l’employer, des mannequins pour les porter vêtements qui en sont issus. Ça peut créer plein d’emplois ! Je suis mannequin depuis 24 ans : ça me parle, la mode. J’ai envie de dire que la mode nourrit des bouches. On oublie tout le temps de le dire. Je me suis acheté un sac d’un designer local. J’ai mis 100 euros dans ce sac, c’est beaucoup d’argent, mais c’est une pièce que je mettrais toute ma vie. Je voulais rappeler qu’à la base, la mode représentait quelque chose, c’est tout un art, le vêtement. Il y a des origines et une industrie derrière.

C’est quoi le plus gros enjeux : faire consommer africain au monde ou faire consommer africain aux Africains ? 

Je pense que les deux sont à égalité. Pour que ça fonctionne, il faut une envergure mondiale. Hélas, pour intéresser, il faut que la mode locale soit vue et reconnue par d’autres. C’est ce que la créatrice Selly Raby Kane m’explique dans le documentaire : elle a gagné cette visibilité parce que Beyoncé a porté ses vêtements. La nouvelle génération veut faire parler de ce continent. L’Afrique est complètement tendance, on le voit avec le succès du film Black Panther, les couvertures des magazines comme Vogue UK. Le souci, c’est qu’il faut montrer que ça fait bien longtemps que l’Afrique est à la mode, puisque des grands couturiers comme Jean Paul Gaultier et Yves Saint Laurent s’en sont inspiré. La mode est ancestrale là-bas. Pourquoi pas demain, des boutiques africaines en France ? Ils ont leur place, d’autant plus que tout le monde en parle en ce moment.

« La mode, ça passe. L’Afrique, il faut que ce soit permanent. »

Justement, la mode est plus exigeante quant à la diversité sur les podiums. Certains tops comme Adut Akech crèvent l’écran. Est-ce que c’est une vraie bonne nouvelle ? 

Moi, ça me fait peur. Un peuple, une couleur de peau, ce n’est pas une mode. Une mode c’est éphémère. C’est ce que je veux dire dans mon documentaire : quand on parle de gens de couleur, ce sont des êtres en chair et en os. Ça veut dire quoi que l’Afrique est tendance ? La mode, ça passe. L’Afrique, il faut que ce soit permanent.

À ce propos, le documentaire ne parle pas d’appropriation culturelle, alors que c’est un sujet très lié à la mode et à l’Afrique en ce moment.

En fait, j’ai laissé la parole aux acteurs de la mode africaine. Ils disent tous que la culture Africaine ne commence pas à la colonisation. Ils disent qu’ils s’instruisent en lisant des livres, en parlant aux anciens et mettent ça dans leurs vêtements. Ils faut que les gens s’approprient leur propre culture et ne copient pas l’Occident.

Est-ce que la jeune garde des créateurs africain évite les écueils de certains grands groupes occidentaux et se dirigent vers une mode plus consciente des enjeux écologiques et sociaux ?

En fait, il n’y a pas assez d’éléments sur place pour faire un produit « bio ». Il faut d’abord structurer tout ça, former des gens… Mais consommer local, ici comme en Afrique, c’est très important. Avant tout parce-que ça crée de l’emploi.

Ne faudrait-il pas commencer par acheter, pour financer ? Où peut-on acheter africain ? 

En Afrique. Sinon, tous les jeunes créateurs que je rencontre sont sur Instagram, on peut se procurer leurs pièces sur cette plateforme et les recevoir en France.

Vous posez cette question à tous vos intervenants dans le documentaire : vous, vous êtes plutôt optimiste ou pessimiste ? 

Optimiste, grâce à ce que j’ai vécu là-bas. J’ai changé de regard. Ces quatre années où j’y ai voyagé m’avaient donné l’impression que c’était « mort ». La fraîcheur de la jeunesse, sa niaque, a remis de l’optimisme dans ma vision des choses. Vu qu’elle construit grâce à son histoire, l’Afrique ne mourra pas, elle sera toujours là. Il faut montrer cette identité.