Carla Bruni : “Je ne suis pas un animal social”

“Pas de question sur son passé de première dame ou sur sa vie privée”. La consigne est claire : nous sommes dans ce café chic de la Porte d’Auteuil pour parler du disque “French Touch”, dans les bacs le 6 octobre. Aucune raison apparente de cirer les bottines plates de Carla Bruni, qui arrive, ponctuelle, en jean et petit pull de maille… Inattendue, elle nous claque la bise, plaisante d’emblée, révèle un visage rayonnant et une joyeuse répartie. Elle se confie, généreusement. La rencontrer est un ravissement.

 

Elégance et bienséance héritées de la haute-bourgeoisie turinoise, grâce naturelle et culture autodidacte, cet ex-top model devenu musicienne impose une plastique sublime à l’aube de la cinquantaine. Beauté saisissante, mais pas “glacée”, Carla Bruni-Sarkozy a squatté les Unes des magazines et les podiums, mais s’assoit, tout sourire, sur la banquette de velours de ce bistrot du XVIème, sans attirer les regards…
Créature sculpturale aux yeux de chats, poétesse aux mœurs rock’n’roll, elle impose son charme et son intelligence. Avec une bienveillance spontanée, elle questionne, et nous raconte la cantine de Giulia, les lectures d’Aurélien… Carla n’a rien de figé, de consensuel, de froid. Elle s’exprime avec douceur, mais ne chuchote pas.
Coup de cœur et raison d’état. Cette grande amoureuse a épousé trois mois après l’avoir rencontré le président français. Parfaite hôtesse à l’Elysée, elle a su tenir son rang et garder fantaisie et créativité. Dix ans après, n’en déplaise aux médisants, vieux briscards politiques ou langues de vip’ du showbiz, Madame Sarkozy est toujours éprise de son mari. Fière de son expérience de First Lady, jeune maman et artiste accomplie, cette féline pose son filet de voix -à l’anglaise- et nous revient, en-chanteuse.

© Barclay

Quelle est la genèse de cet album de reprises ?
Carla Bruni-Sarkozy : French Touch est né à Los Angeles. Je jouais dans un endroit tout pourri, loin de tout… Et pourtant le concert était plein et même le grand David Foster (compositeur et producteur canadien aux 16 Grammy Awards, ndlr) était là. Mieux, ce phobique de l’ascenseur a gravi à deux reprises 14 étages pour me convaincre d’enregistrer un album… mais impossible pour moi d’écrire des chansons en anglais !

En tant que parolière, est-ce seulement en langue française que vous pouvez mettre en mots ?
Oui c’est étrange, parce que je suis née Italienne. Pourtant, c’est avec la langue française que j’ai le rapport le plus proxime, le plus intime. J’ai été élevée par ma grand-mère maternelle, Renée Planche, originaire de Saint-Etienne. Dès que j’ai pris un stylo, j’ai écrit en français. Mis à part Moravia, Natalia Ginzburg ou Dante, c’est en français que j’ai dévoré Baudelaire, Verlaine, Proust, Balzac et Maupassant, c’est même en français que j’ai découvert Joyce, Dostoïevski et Hemingway. Mon goût pour la littérature et ses auteurs complexes, ma volonté, mon métier ne pouvait s’exercer dans une autre langue.

Est-ce vous qui avez proposé ces reprises ?
Pas un instant ! Pour moi il faut être Adele, Barbra Streisand ou Billie Holiday pour prétendre “interpréter”, mais Foster était convaincu. J’avais à ses “oreilles”, une identité vocale assez forte, une tessiture suffisante pour me lancer dans l’aventure.

Vous avez donc accepté de reprendre les textes des autres… Comment choisir quand le champ des possibles est immense ?
On était mal barré, obligé de filtrer une dizaine de titres parmi 150 chansons. La sélection s’est faite d’une façon bizarre. Un peu comme on choisit sa tenue le matin : ce n’est pas forcément ses vêtements préférés qu’on met, mais ceux avec lesquels on ressent un certain confort pour affronter la réalité.

Vous posez votre voix rocailleuse sur des mélodies jazzy, un peu de samba aussi, pour une ambiance raffinée, enveloppante, plutôt gaie, c’était votre souhait ?
J’avais la volonté de faire un album apaisant, de mettre ces refrains dans ma poche, à même la peau, sous le T-shirt, sous la ceinture. En vérité, j’avais envie d’aborder ces chansons comme si je les avais écrites. C’était assez ludique de jouer avec la nostalgie, la mélancolie, pour mieux remonter le moral.

“Enjoy the silence”, version folk du tube de Depeche Mode, figure en ouverture, Est-ce que “savourer le silence” est primordial ?
Absolument. Le silence n’est pas l’antidote à la musique, au son, à la voix, au vent, mais l’antidote au vacarme, aux voitures, aux cris, à tout ce qui nous envahit. Le bruit est une pollution immense, une cause de stress, d’angoisse, d’insomnie…  Profiter du calme, de l’instant, pour la prière, pour préserver, le mystère, c’est une nécessité, une question de survie au regard de l’actualité.

© Zazzo-Barclay

Vous mettre à l’écart du monde, vous risquer à l’isolement, c’est dans votre caractère ? 
Je ne suis pas un animal social. Ça ne se voit pas lorsqu’on regarde ma vie, mais je suis tout le temps à l’intérieur.

Avez-vous besoin de vous réfugier dans un lieu précis ?
Je ne suis jamais aussi heureuse qu’à la maison, dans mon studio.

Vous reprenez “Jimmy Jazz” des Clash. Difficile d’imaginer Carla, tapageuse à 15 ans ?
C’était pourtant le cas. J’adorais les New York Dolls, les Sex Pistols et leur “God save the Queen”, hymne national, conservateur et déjanté à la fois. Non, mon problème c’est que pour chanter du punk, il faut être bourré, à la bière de préférence…

Et vous ne buvez pas d’alcool ?
Je n’ose plus, je suis mère de famille. L’hygiène de vie: manger comme ci, bouger comme ça, c’est une chose atroce que l’on est obligé de respecter à la maturité. Pour un pur produit des seventies comme moi, c’est cruel. Alors que je rêve d’une débauche de jeunesse et d’ivresse, je subis une discipline sport, respiration, méditation…

Le punk, c’est l’anarchie, l’excès, c’est envoyer valser les tables, casser les guitares… Avant d’être une figure emblématique de la mode, une icône des marques de luxe, exprimiez-vous un rejet violent de la société ?
En vérité, non. J’étais une adolescente relativement sage. Mon fils est beaucoup plus rebelle et me fait froid dans le dos. J’ai fait des sottises, mais je ne me suis jamais fait attraper. Je n’ai jamais été dans une opposition frontale, je n’ai jamais détruit ou même abîmé… Il m’en reste une frustration. Je suis certaine qu’au fond, je suis portée à la déconnade, mais trop dans le contrôle. Pour que je m’autorise à lâcher prise, je dois être certaine que je ne vexerai personne, que je ne blesserai personne, que mes enfants ne seront pas déstabilisés, que mon homme ne sera pas choqué…

Ancienne première dame, vous avez cette formidable capacité à vous mettre à disposition, à l’écoute de l’autre…
C’est vrai que je me suis adaptée à beaucoup de situations avec un immense plaisir. Je n’aime pas scandaliser, ça ne sert à rien. Ma seule revendication, c’est la liberté de m’appartenir, d’être libre à mon endroit. Ni ma situation ni mes obligations professionnelles, mes enfants ou même mon époux ne pourront me priver d’être à moi.

Vous avez abandonné le mannequinat pour la musique, puis mis entre parenthèses votre carrière pour assurer le protocole, c’est là votre transgression ?
J’ai fait plus que ça : j’ai changé de pays, de père, de nom, de langue. J’ai changé de vie plusieurs fois, mais j’ai aimé le faire poliment. J’aime beaucoup la courtoisie, je trouve que c’est un signe de civilisation. Je connais mon image depuis tellement longtemps que je la bichonne, je l’utilise, mais je ne suis pas mélangée à elle.

Votre image est belle et les gens vous renvoient des ondes positives, j’imagine…
Je suis reconnaissante à mon image d’avoir autant travaillé pour moi. Quand mon mari était président de la République, c’était très avantageux pour moi de maîtriser cette précieuse image et de faire honneur à sa fonction, sans être épouvantée, sans être déstabilisée… Le mannequinat m’a mis le pied à l’étrier. Poser, défiler m’a permis de faire quelque chose d’un peu philosophique avec cette apparence et les convenances, de ne pas seulement me laisser bousculer ou flatter ou mépriser, de garder une force, de me construire un socle à l’intérieur de moi-même. Paraître, ce n’est pas hypocrite, mais, il y a une différence entre mon image et celle que je suis. Au fond de moi-même, je protège quelque chose. Je ne me laisse pas trahir. Personnage public ou individu lambda, on se regarde tous dans le miroir. L’idée est de trouver un équilibre, un rapport assez satisfaisant à soi. Si l’on s’admire ou se méprise, c’est raté.

© Barclay

Rassurez-moi, vous avez quand même eu des moments d’égarement ?
Actuellement, j’ai un moment d’égarement par rapport à mon âge. Je souffre et je traîne un fantasme de jeunesse. Quand j’avais 20 ans, mon physique m’appartenait. Aujourd’hui, il m’échappe. On ne peut pas refaire un visage comme un derrière, sous prétexte de ne pas vieillir. Le problème de Narcisse, c’est qu’il préfère son image à lui, c’est de ça qu’il meurt. Pour supporter de passer ses 50 ans, il faut maintenir une relation de tendresse avec soi, d’estime, d’acceptation, mais rejeter la vanité.

Le culte du corps, vous l’avez déjà mis à mal en portant deux enfants, dont Giulia il y a 5 ans…
Être enceinte, c’est perdre le contrôle. J’ai pris énormément de poids pendant mes grossesses. Il y a des filles qui sortent de l’hôpital et récupèrent leur ligne immédiatement, je n’en suis pas. Je suis obligée de surveiller ma silhouette, de préserver ma minceur car sans efforts je serais potelée.

Revenons à la bluette “Love Letters”, des billets d’amour, vous en écrivez ?
Les lettres, c’est important pour résoudre les conflits dans le coupleDire les choses dans la colère, c’est brutal et dangereux. Dans une situation tendue, raturer, clarifier, c’est un processus pacifiant. L’écriture est le contraire de la dispute. Elle règle les problèmes. Une autre dimension, c’est le papier. Quand je reçois l’enveloppe, j’ouvre mon courrier, je le froisse, l’embrasse, le relis. La nuit, je dors avec lui. Avec les e-mails, tout est dématérialisé, je ne me vois pas renifler le clavier, poser mes lèvres sur l’écran. Louer les missives et la correspondance, c’est militer pour les archives historiques de l’espèce humaine.

La chanson “Miss you” évoque le manque physique…
Le son est âpre, l’énergie folle, comme toujours chez les Stones. Je ne juge pas Mick Jagger ou Keith Richards d’avoir eu 25 conquêtes à la fois… Je fredonne cette jalousie des débuts, cette attirance folle qui va laisser place à la confiance… ou pas.

S’absenter permet aussi de susciter le désir… 
Quand je suis en tournée, mon homme me manque. Ce serait le paradis d’être avec lui sans arrêt… En même temps, le manque est un symptôme fabuleux de l’amour. Regardez, être enrhumé, c’est affreux, mais éternuer, c’est divin. C’est une émotion forte, un moment unique, une sensation dingue dans le cerveau, une forme de jouissance.

Le Hard Rock, c’est le “dark side” de Carla ?
C’est le côté obscur de mon garçon de 16 ans qui nous inonde de Heavy Metal. Il fait ses devoirs sur AC/DC, Metallica, Aerosmith ou Led Zep. Cela aurait été trop dur de m’attaquer à Robert Plant ou Freddie Mercury. Déjà que mon fils pour lequel je suis une ancêtre a trouvé ma version d’AC/DC désopilante…

Enfin, vous faites valser “Perfect day” de Lou Reed, quel est pour Carla Bruni, le jour parfait ? 
C’est une journée où je ne suis pas en représentation. Il y a quelque chose dans la profusion, l’effervescence qui vous explose en mille morceaux. Le “Perfect day” c’est un jour où j’ai suffisamment de silence et de solitude pour m’épanouir. Un jour où mon corps et mon âme sont réconciliés, comme dirait ce génie de Freud. Un jour de paix.