En direct de La Croisette, une suite cosy du Martinez : cet après-midi, Isabelle Adjani, égérie L’Oréal, a accepté de recevoir Le Journal des Femmes. Elle se confie, libre, passionnée, déterminée, à la fois embrasée et rassurante, intense et émouvante.

Je suis flattée, heureuse, impressionnée : je rencontre Isabelle AdjaniCe n’est pas la première fois, et pourtant… J’ai beau me préparer à échanger avec une star absolue, c’est toujours une femme accessible, prévenante et souriante qui s’adresse à moi. Avec ses manières délicates, elle me prend la main, se souvient… Une volonté d’accorder à chacun l’attention qu’il mérite, de ne pas décevoir. Je la complimente sur sa beauté, sa tenue, son talent. Isabelle Adjani est émue. Ce n’est pas du cinéma. D’ailleurs, malgré une filmographie à couper le souffle et une actualité au Théâtre, il ne s’agit pas d’une performance d’artiste qu’elle nous livre…

Vous êtes une habituée du Festival, qu’est-ce qui vous amène à Cannes cette année ?
Isabelle Adjani : Je suis là sans film, mais avec plaisir et légèreté car je viens en tant qu’égérie monde L’Oréal. Je suis en accord avec le positionnement de cette marque qui se situe dans une démarche féministe authentique.

Ambassadrice L’Oréal, est-ce un rôle de composition ?
Isabelle Adjani : L’Oréal articule son message autour de la personnalité, des choix et des différences de chacune. Il n’y a pas d’écrasement, mais un véritable espace libre. Je suis un des visages de ce groupe de cosmétiques et cela me correspond car il n’y a aucune domination dans le regard porté sur les femmes, loin de ces injonctions vulgaires à imposer une beauté formatée…

Vous êtes une femme engagée, quel est ce combat que vous portez ?
Isabelle Adjani : Participer à essayer de « dé-misogyniser » le monde. Derrière cet oxymore, se cache une démarche aussi simple… que complexe : une volonté d’affranchissement qui s’inscrit dans un mouvement perpétuel. Dieu merci, #MeToo s’est produit et je récuse toute protestation ou grimace à peine cachée… Il faut continuer à se battre pour arrêter de se débattre !

C’est un vrai discours féministe que vous tenez…
Isabelle Adjani : Je ne prétends pas être militante, car ça réclame d’être à pied d’œuvre sans cesse, les militants sont souvent admirables dans la détermination qu’exigent leurs convictions. Moi, je n’ai pas cette énergie. Je suis davantage sprinteuse que marathonienne. Mais la situation actuelle, la menace sur nos droits, réveille une fibre combative. Je me dois de participer à cette lutte idéologique.

Dans quelle mesure la beauté, la confiance en soi, donnent-elles des armes pour ce combat ?
Isabelle Adjani : Je fais partie de celles qui ne se maquillent presque pas au quotidien. Je n’abuse pas des cosmétiques si je ne suis pas en représentation. Je ne vais pas aller chercher ma vraie valeur dans l’artifice. En revanche, sublimer mon apparence dans la mesure du possible, pourquoi pas ? Ce serait intenable pour une actrice de refuser d’embellir, de révéler la réalité d’un physique, d’une peau, des traits du visage…

L’aspect esthétique est plus facile à relativiser pour une femme sublime comme vous…
Isabelle Adjani : La beauté ne dure pas. Celles qui disent que vieillir ne les dérange pas sont-elles dans le déni ou le courage ? Il n’y a rien de plus accablant que prendre de l’âge, si ça veut dire être dépossédé de ses moyens, de ses forces… Il y a une cruauté supplémentaire, encore plus flagrante chez les femmes, qui consiste à se comparer aux représentations de sa jeunesse… Je crois qu’il faut parvenir à avancer en se sentant dynamisé par ce que l’on fait, ce que l’on a, par sa foi en la vie.

N’y a-t-il pas des paroles qui apaisent, qui rassurent, qui consolent ?
Isabelle Adjani : Bien sûr, mais qu’on nous laisse, nous les femmes vivre notre beauté comme nous l’entendons, qu’on ne nous baratine avec « mais si, tu es belle, tu ne changes pas », si nous percevons le contraire.
On peut imaginer d’une actrice que son enveloppe corporelle est intacte, (pourquoi la Vierge immaculée ?) : ce n’est pas vrai. Certaines, lucides, comme Monica Bellucci, nous mettent subtilement en garde : « Un jour, ma beauté va passer, ce n’est pas cela qui compte ». Elle se prépare à ce que les gens gardent sa superbe en tête, mais refuse de s’y accrocher. S’aimer, s’accepter, cela est du ressort de l’intime, je préfère ne pas laisser les autres ressentir les choses à ma place ni trop compter sur eux.

« Le métier d’actrice peut épanouir… ou détruire »

Qu’est-ce qui vous a donné le courage en tant qu’actrice, en tant que femme, d’affronter le regard posé sur vous ?
Isabelle Adjani : Je n’ai pas toujours bien supporté ni bien assumé ni bien vécu ces yeux qui jugent. J’ai eu envie parfois de disparaître de cette obligation. Mais il aurait fallu que je renonce à jouer à cette profession, qui fait partie de mon destin. Inconcevable. J’ai alors cherché des moyens de réconciliation avec moi-même… J’ai trouvé à travers l’analyse d’abord et des thérapies cognitives ensuite, comment comprendre et réparer des traumas anciens. Une petite fille peut se faire insulter parce qu’elle est trop jolie ou croire son père ou sa mère qui lui dira : « Tu te crois belle, mais tu ne l’es pas »… Le métier d’actrice peut épanouir si l’on trouve le moyen de dialoguer avec lui… ou détruire. Quand le chemin est fait, être bien avec soi devient un choix.

Sauriez-vous reconnaître le moment où vous vous êtes rencontrée, reconnectée à vos émotions personnelles pour plus d’indépendance ?
Isabelle Adjani : Cela a découlé d’une fatigue à ressentir de l’injuste, de l’inapproprié ou une intrusion. Je me suis dit: « Je suis chez moi, je m’appartiens et il n’y a pas de raison que je ne sois pas en harmonie avec moi-même ». Cela se traduit par le contact avec la nature, les animaux et avec les gens bienveillants. Je joue actuellement Opening Night [de John Cassavetes, ndlr]. C’est un pur moment de proximité très reconstituant pour moi.
Cette pièce est très proche de la performance filmique. Elle permet d’être comédienne au sens théâtral du terme et d’être actrice au sens de projection immédiate du moment réel. De cet exercice et de sa réception émerge la sincérité, le bonheur d’être reconnu pour ce que vous êtes, même à travers un personnage.

A l’heure des réseaux sociaux, des photos numériques volées au portable… ne faut-il pas se créer un personnage comme une carapace ?
Isabelle Adjani : Il y a des cultures, dans lesquelles on dit que l’âme en prend un coup. C’est du côté de mon père d’origine algérienne que je sais qu’on ne plaisante pas avec la photographie. L’image prise est sacralisée, elle doit rester dans le cadre familial. On ne laisse pas les autres rentrer chez vous que ce soit à travers un objectif ou en forçant la porte. Cette surexposition, ce vol à-la-tire, cette mise en pâture est forcément aussi une souffrance sauf à être narcissique pathologique. Il y a des gens qui vous virtualisent. Ils oublient que vous avez une réalité d’être dans le moment où ils vous saisissent à travers leur smartphone. Cela ne m’empêche pas d’accorder des selfies… Mais ce culte de l’instantané, ce règne de l’immédiateté, puis de fabriquer un monde rêvé avec des logiciels, voilà qui va souvent à l’encontre de l’humain.

Pour conserver votre intégrité, êtes-vous obligée de contrôler votre rapport au monde ?
Isabelle Adjani : Le contrôle a toujours été extrêmement relatif, mais aujourd’hui il est carrément utopique, imaginaire… Souvenez-vous d’Elizabeth Taylor et Richard Burton qui se faisaient chasser par des paparazzi qui les shootaient avec des appareils très lents. Cela donnait des épreuves en noir et blanc, c’était magique et beau ! Les albums-souvenirs sont des ouvrages qu’on collectionne encore. C’était de l’art, c’est devenu un commerce sans la grâce.

Dans cette tyrannie de l’éphémère, du zapping, dans cette sollicitation hystérique permanente, qu’est-ce qui peut vous apaiser ?
Isabelle Adjani : Éteindre mon téléphone, ne pas être joignable, disponible, sans avoir de justification à donner. Curieusement, le travail m’apporte de plus en plus de liberté et de sérénité. Ce n’est pas toujours en prenant du repos, en étant dans la contemplation qu’on se retrouve dans un rapport plus authentique à sa propre temporalité.
Je crois qu’il faut se lancer, suivre son rythme, faire des pauses mais ne pas croire que ne rien faire ou rattraper le temps perdu sont des obligations absolues. Pour moi, « faire », m’inscrire dans l’action est devenu un besoin vital et c’est génial.