Sofia Coppola : “Je veux que mon cinéma sonne juste pour les femmes”

Dix-sept ans après “Virgin Suicides”, Sofia Coppola pose une nouvelle fois sa caméra sur une bande de filles rongées par leurs désirs. Dans “Les Proies”, la cinéaste plonge Kirsten Dunst, Nicole Kidman et Elle Fanning au 19e siècle, dans un huis-clos infusé de tension et de poésie. Rencontre avec une prodige du 7e art au féminin.

 

 

Je filme des blondes parce qu’elles sont à l’opposé de moi.” Sofia Coppola, réalisatrice brune de Virgin Suicides ou Marie-Antoinette renoue avec ses premières amours pour son sixième film : Les Proies.

 

 

 

La cinéaste bien nommée embarque Kirsten Dunst, Nicole Kidman, Elle Fanning et Colin Farrell en pleine guerre de Sécession, dans un de tumulte de mèches couleur des blés, au sein d’un pensionnat pour jeunes filles perturbé par l’arrivée d’un soldat blessé. Face à cet invité bourré de testostérone, les tensions deviennent sexuelles et les rivalités s’aiguisent, Grâce à son style inchangé, savant mélange de couleurs passées et de girl power, Sofia Coppola livre une adaptation venimeuse du roman de Thomas Cullinan, déjà porté à l’écran par Don Siegel en 1971.

 

 

 

Une version qui donne toute son importance à la vision des femmes et qui vaut une consécration à la réalisatrice : repartir du Festival de Cannes avec le prix de la mise en scène, presque 20 ans après y avoir présenté son premier film.

 

 

 

Le JDF : Comment vous est venue l’idée d’adapter Les Proies du point de vue féminin ?

 

 
Sofia Coppola : La version de Don Siegel se place du côté du soldat qui arrive au pensionnat. J’ai été frappée qu’un film sur un groupe de filles soit rapporté à travers la vision d’un homme. J’ai voulu raconter la même histoire, mais en me plaçant de l’autre côté. Le roman porte la voix des femmes, mais il reste rédigé par un homme dans les années 60. Il n’y avait pas tout ce que je voulais incorporer. Je me suis dit que ce serait une bonne base pour étudier les dynamiques et le pouvoir entre les sexes.

Qu’est-ce qui a été le plus délicat dans cette adaptation ?

 

 
Tout s’est fait naturellement. J’ai intégré pas mal d’éléments observés dans la vraie vie pour évoquer le rapport entre les personnages. J’adore les histoires sur le désir… J’ai voulu traiter la tension sexuelle comme quelque chose d’humain, que tout le monde ressent.

 

 

 

 

Comment était-ce de transformer Colin Farrell en homme-objet ?

 

 

 

 
C’était fun ! Je sais que Kirsten et Elle ont adoré inverser les rôles, parce que ce sont généralement les actrices que l’on filme en femmes-objets. Colin était amusé. Il a assez de confiance en lui pour accepter que les personnages forts soient tous féminins. C’était intéressant de se focaliser là-dessus, d’observer ces filles d’âge différent agir avec lui.

 

 

 

 

Comment vous est venue l’idée de confier le mauvais rôle à Elle Fanning ?

 

 
Je la connais depuis ses 11 ans. Elle a un sens de l’humour incroyable donc j’ai su qu’elle s’amuserait à jouer ce personnage. J’aime voir des acteurs incarner leur opposé. Le rôle de Kirsten est aussi antagoniste de sa personnalité.

 

 

 

 

Vous vous penchez une fois de plus sur des jeunes filles… Qu’est-ce qui vous attire chez elles ?

 

 
Ce qui m’a plu ici, c’est qu’on parle de femmes à différents niveaux de maturité, de 12 à plus de 40 ans, On observe leur gestion de l’arrivée d’un homme parmi elles, comment elles communiquent, leurs agissements en tant que groupe. Quand j’ai commencé le cinéma, je me suis intéressée à l’adolescence parce que c’était proche de ce que je vivais et que peu de films me parlaient… Je voulais faire un cinéma qui sonnerait juste aux yeux des jeunes filles. Je ne me focalise plus vraiment sur cette période. Par exemple, j’ai adoré travailler avec Nicole et Kirsten.

Lire aussi :  Tanjazz 2017: Samia Tawil démystifiée (INTERVIEW)

 

 

 

Il y a quand même toujours cette idée de filles qui deviennent femmes et se découvrent…

 

 
Oui, parce que l’identité et la manière dont les personnes se trouvent m’ont toujours intéressée. J’y pense souvent. Dans cette histoire, il est question d’elles en tant que personnes, mais aussi plus généralement du rôle des femmes à cette époque en Virginie, des attentes que l’on a d’elles.

 

 

 

A quel moment vous êtes-vous sentie femme ?

 

 
Probablement vers la trentaine. Je ne me souviens plus exactement, mais je sais qu’il y a eu une transition à partir de la fin de ma vingtaine. Chacun suit ses propres étapes vers l’age adulte. Faire des films m’a aidée à résoudre certaines choses qui coinçaient.

 

 

 

 

 

 

 

Vous réalisez une nouvelle fois un film féministe. C’est une revendication chez vous ?

 
Je fais des films avant tout pour m’exprimer, mais je suis contente d’apporter un point de vue féminin, parce qu’il n’y en n’a pas beaucoup. Quand vous regardez le nombre de réalisatrices, vous vous apercevez que la plupart des films retranscrivent la vision d’un homme. Je m’intéresse aux personnages auxquels je peux m’identifier. Je pense à un public féminin quand je crée parce que je veux faire des films que j’aurais envie de regarder.

 

 

 

 

 

Quelles femmes vous inspirent ?

 

 
Jane Campion a eu une influence importante sur moi. J’ai grandi à une époque où tous les grands réalisateurs étaient des hommes. Voir une femme forte et féminine à leur niveau m’a fait penser que je pouvais aussi y arriver.

 

 

 

 

Tous vos films sont reconnaissables, il y a une vraie identité visuelle “Sofia Coppola”. Un bon film est-il forcément beau ?

 

 

 
Pas du tout, il existe d’excellents films qui ne misent pas sur l’esthétisme. Mais pour moi, le cinéma reste un médium visuel. Quand je veux raconter une histoire, je réfléchis aux images et aux sons qui vont la soutenir. Ma personnalité et mes centres d’intérêt ressortent à l’écran, mais ce n’est pas qu’une question de goûts. Je cherche avant tout à créer un univers pour servir l’histoire. aider l’audience à y entrer.

 

 

 

 

 

Les Proies vous a valu le prix de la mise en scène à Cannes. Peut-on dire que la boucle est bouclée ?

 

 
J’ai un attachement particulier au Festival de Cannes. J’y suis d’abord allée petite, puis j’y ai tourné mon premier film. Ca comptait beaucoup pour moi d’avoir un prix là où ma carrière a commencé. J’en suis très fière, même si j’essaie de ne pas accorder trop d’importance aux prix. Faire partie d’une sélection est déjà quelque chose d’énorme, surtout en tant que femme.

 

 

 

Avez-vous le sentiment d’être la voix d’une génération ?

 

 

 
Je n’y pense pas en ces termes, mais c’est important que mon travail soit vu, compris et qu’il parle aux femmes. Je préfère l’action aux paroles. J’essaie de mettre de l’intention dans ce que je fais. Je ne laisse jamais le sexisme m’arrêter, je reste focalisée sur mon objectif.

 

 

 

Vos films se suivent à 3 ou 4 ans d’écart. Ce rythme est-il important pour vous ?

 

 
Je n’ai pas vraiment de plans d’avance, je laisse les histoires venir à moi. Trois ans, c’est le temps qu’il me faut pour écrire le scénario, lever les fonds, faire le film et avoir une vie à côté pour profiter de mes enfants. Avant d’être maman, je prenais mon temps pour réfléchir, ne pas foncer dans un projet et faire des choses que j’aime vraiment. Il faut être obsédée par un film pour y consacrer 3 ans de sa vie. Je sais que Woody Allen a un carnet plein d’idées… Moi c’est l’opposé, je ne sais jamais ce que sera mon prochain projet.

 

 

 

Les Proies, au cinéma le 23 août 2017.