Peut-on être féministe et musulmane en France ? Anfouwat, 26 ans, qui anime la chaîne Youtube Wémani, en a fait son combat. Elle nous parle port du voile, préjugés et identité(s). Témoignage.

Elle est musulmane pratiquante. Elle ne porte pas le voile. Elle vit à Grenoble où elle exerce le métier d’infirmière. Anfouwat a 26 ans. Elle est arrivée en France il y a neuf ans. Avant ça, elle vivait à Mayotte. 

Là-bas, en tant que femme, elle appartenait au mouvement que l’on nomme le « féminisme musulman », qui vise à défendre l’égalité femme-homme au sein de la religion islamique, non pas parce que la religion islamique impose une inégalité, nous dit-elle, mais parce que certains hommes utilisent l’islam pour oppresser les femmes et leur retirer leurs droits, pourtant donnés par la religion. Le problème, c’est l’abus, comme partout.

Néanmoins, depuis qu’elle est en France, Anfouwat pointe un autre souci et s’inscrit dans un autre combat. Ce n’est pas qu’elle n’appartient plus au mouvement du féminisme musulman, c’est qu’elle se bat pour défendre la place de la femme musulmane en France, notamment au sein des revendications féministes actuelles.
Elle est donc féministe ET musulmane. Elle doit faire avec ces deux identités. Deux identités souvent jugées incompatibles. Elle nous explique son combat.

« Chez moi, on ne porte pas le voile comme il est vu en France mais un Kichali »

Je suis née et j’ai grandi dans une famille musulmane. J’ai donc reçu une éducation religieuse. Et je considère que l’on est tous musulman par choix. Même s’il est vrai que lorsqu’on grandit dans une famille musulmane, que l’on reçoit d’office une éducation religieuse, on a toujours le choix de le rester ou pas. On ne doit pas être « forcé » à être musulman sinon ça n’a plus aucun sens. Adolescente, je me suis posée de réelles questions sur ma religion. Sur pourquoi j’étais musulmane. Et ça n’a fait que conforter ma foi. Je suis musulmane par choix.

Les femmes de ma famille sont pratiquantes. Chez moi, on ne porte pas le voile comme il est vu en France, mais un Kichali, que l’on met sur la tête. Il faut savoir que chaque culture a sa façon de cacher ses cheveux. Les musulmanes ne sont pas toutes un même bloc uniforme, l’islam est présent dans de nombreux pays et chez beaucoup de peuples. La culture et les coutumes de chacun se mêlent étroitement à la religion.

« Je suis une féministe d’une nouvelle forme, une féministe qui veut d’abord faire entendre qu’elle peut l’être. C’est compliqué »

Mais voile ou pas, ce que je veux dire, c’est que tant qu’une femme choisit de le porter en son âme et conscience, elle n’est pas oppressée. On dit bien aux femmes de s’habiller comme elles le souhaitent, vêtements courts ou pas. C’est ça être libre, et c’est pareil pour le voile. Le souci, c’est qu’on juge qu’il n’est pas possible d’être féministe et musulmane, parce qu’on perçoit le port du voile comme un acte de soumission, et plus globalement l’islam comme une religion qui oppresse et dénigre la femme. Ce qui n’est pas le cas. Une femme qui porte le voile peut totalement défendre l’égalité homme femme dans sa religion, sa culture, mais aussi dans son pays, son quotidien. Elle peut prendre la parole, porter des revendications.

C’est ce pour quoi je me bats. Faire entendre que je suis une féministe comme les autres et qu’être musulmane ne m’empêche pas de me battre pour le droit des femmes en France. Sauf que depuis que je suis ici, je vois bien que ma position est difficilement admise. Je repars à zéro. Je suis une féministe d’une nouvelle forme, une féministe qui veut d’abord faire entendre qu’elle peut l’être. C’est compliqué.

« J’ai envie de dire aux féministes que je porte en moi les mêmes combats qu’elles »

Je rejoins bien entendu les combats féministes actuels, comme l’égalité salariale, la répartition des tâches ménagères, mais j’ai le sentiment – qui m’appartient – que les femmes musulmanes ne sont pas toujours les bienvenues, comme si elles n’étaient pas crédibles. Bien sûr, j’ai envie de dire aux féministes que je porte en moi les mêmes combats qu’elles, pour qu’elles m’ouvrent leur porte, peut-être. Mais en réalité, c’est l’inverse que j’attends. J’attends que les femmes musulmanes soient invitées, entendues, qu’on arrête de penser qu’une nana qui porte le voile ne peut pas se battre et faire preuve de cohérence, aussi qu’on arrête de vivre dans un féminisme ethnocentré. Je me sens invisible parfois, mais aussi infantilisée, comme si je n’étais pas apte à comprendre de quoi on parle.

Mais tous ces combats actuels, pour moi, c’est du deuxième plan, car mon identité première n’est même pas considérée. Je suis et noire et musulmane et femme. Le combo. Je me bats pour que les femmes soient respectées, mais d’abord, vraiment d’abord, pour que les femmes noires et musulmanes ne soient plus discriminées. Je défends notre place dans la société française. Et puis, mon combat contre l’islamophobie – car les femmes sont les premières victimes d’islamophobie – pourrait rejoindre celui des féministes occidentales. Pourquoi ne pas se regrouper, partager, faire preuve de sororité en tenant compte de toutes les religions, pour ensuite se battre au-delà des religions ?

« Nous ne sommes pas oppressées par notre religion mais par ceux qui pensent qu’on ne peut pas être musulmane et féministe »

Combien de fois a-t-on voulu parler à ma place en me disant qu’islam et féminisme étaient incompatibles ? Il y a une vision très arriéré de l’islam et personne ne donne la parole aux femmes musulmanes portant le voile pour leur demander ce qu’elles pensent de tout ça alors que ça devrait être la base. Donner la parole aux concernées. Avez-vous déjà parlé à une femme portant le voile ? Est-elle opprimée dans sa communauté ? La grosse majorité des femmes vous répondra que non et d’ailleurs c’est une autre forme d’oppression de penser qu’elles n’ont aucun libre arbitre. Certes les médias ne donnent pas une image très belle de l’islam MAIS les gens ne cherchent pas non plus à connaître la vérité, à s’informer tout simplement. On comprend un tas de choses, on comprend les combats d’aujourd’hui, les sujets sont acquis, les constats évidents, mais dès qu’il s’agit d’islam, il y a beaucoup de mauvaise foi et de méconnaissances. Je cherche à expliquer, sans cesse, qu’être « musulmane et féministe » n’est pas un oxymore mais une réalité possible. C’est un sujet important pour moi, que je compte traiter dans une vidéo sur ma chaîne Youtube (Wémani). J’y parle de ce que je subis, rapport à mon identité. Je tiens également un compte Twitter sur lequel je m’exprime souvent à ce propos.

Je veux que l’on comprenne qu’être musulmane et féministe, c’est possible, c’est même normal. Les femmes musulmanes et féministes existent, elles sont là, elles cherchent à se faire entendre ! Je suis de ces femmes et je voudrais rappeler que nous ne sommes pas oppressées par notre religion mais bien par celles et ceux qui pensent ça, qui pensent que c’est incompatible…