Partager les photos des premiers pas de son enfant, son premier dessin, ou encore de sa première journée à l’école sur Facebook ou Instagram est pour vous un acte anodin, mais est-ce sans conséquences ? Conseils de Michaël Stora, psychologue.

Certains enfants sont de véritables stars sur les réseaux sociaux, avec pour agents… leurs parents ! En effet, si certains d’entre eux postent avec parcimonie quelques photos de leurs enfants, d’autres mitraillent leur communauté Facebook ou Instagram de leurs moindres faits et gestes. Likées, commentées, partagées et repartagées… Ces photos, considérées comme anodines, peuvent rapidement faire le tour du web et être vues par des centaines de personnes sans que l’enfant n’ait donné son accord. Outre Altantique et en Angleterre, ce phénomène porte même un nom : il s’agit du “sharenting” (un mot-valise signifiant “partage parental”) qui fait référence à l’exhibition quotidienne de la part de certains parents avec leurs enfants sur les réseaux sociaux. Que révèle cet étalage de vie privée ? Explications et conseils de Michaël Stora, psychologue et fondateur-président de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH)

Que traduit cette surexposition ?

“Facebook ou Instagram sont des vitrines où l’enfant est considéré comme une prolongation narcissique parentale, ou une forme de trophée”

L’enfant n’est jamais totalement maître de son image, car il est souvent (sur)photographié par ses parents depuis sa naissance“, pose d’emblée Michaël Stora. Vouloir immortaliser des moments de vie et les montrer à ses proches a toujours existé et reste une réaction légitime et assez saine. En revanche, les partager à outrance sur les réseaux sociaux est différent : “Facebook ou Instagram sont des réseaux sociaux “vitrines” sur lesquels il y a une démocratisation de l’image idéalisée. Autrement dit : on ne va pas y mettre n’importe quelle photo et on prend bien sûr le soin de choisir des photos de moments de joie, insolites, tendres, agréables… pour se valoriser et montrer une image positive de sa vie“, explique le spécialiste des mondes numériques. Ce qui est publié sur ces réseaux ne représenterait donc pas la vraie vie, mais il s’agirait de plateformes où l’enfant serait considéré comme une prolongation narcissique parentale, voire comme une forme de trophée“. “Evidemment tout parent a le droit d’être fier de ses enfants lorsqu’ils font leurs premiers pas ou qu’ils réussissent leur bac, rassure le psychologue, mais pourquoi aurait-on besoin de montrer chaque moment de vie au plus grand nombre, ou à des amis virtuels ?“. A l’ère du numérique, l’enfant pourrait devenir un représentant des idéaux parentaux, venant ainsi colmater une angoisse parentale ou un sentiment de culpabilité (quand les parents travaillent trop par exemple).

Ce phénomène peut révéler une fragilité narcissique chez le parent. Pour certains, si tel ou tel événement n’est pas photographié et partagé sur les réseaux, c’est comme s’ils n’existaient pas. Et surtout, c’est le regard des autres qui prime sur tout. “En effet, ces publications sont constamment likées et commentées. La reconnaissance devient ainsi proportionnelle au nombre de likes ou autres réactions (on peut désormais commenter chaque photo par un émoji triste, dégoûté, rieur…). C’est du jugement permanent“, dénonce le psychologue. Alors qu’une fierté ou un moment joyeux partagé au sein de la cellule familiale devrait suffire à rendre heureux. Enfin, là ou c’est encore plus malsain, c’est que certains parents tiennent des chaînes YouTube sur lesquelles ils partagent le quotidien de leur enfant – à l’image de la télé-réalité – avec plusieurs millions de vues. Et autant d’internautes qui commentent et donnent leur avis, parfois de manière bienveillante, parfois non. Ces mêmes parents font des bénéfices sur l’intimité de leurs enfants. “Dans ce contexte, les liens psychiques ne sont pas très sains dans la mesure où certains parents ont des objectifs de nombre de vues ou de pouces bleues“, regrette l’expert.

Concrètement, jusqu’où peut-on aller ?

  • Lorsqu’ils sont en âge de répondre à cette question, on peut envisager de demander à ses enfants s’ils autorisent leurs parents à mettre leur image sur les réseaux sociaux, “car il s’agit du droit à l’image de l’enfant. Il a une existence par lui-même, une identité numérique qui lui est propre“. En mettant des photos de lui sur Internet et sans forcément parler de l’exposition aux personnes malintentionnées ou aux prédateurs du net (il faut tout de même en tenir compte !), vous lui créez déjà une e-réputation et une image médiatique qu’il n’a pas forcément envie d’avoir et de gérer. Avant cet âge, mieux vaut éviter de poster des photos de ses enfants sur les réseaux, surtout celles dénudées ou en maillot de bain (même s’ils sont bébés), les photos de classe (où l’adresse de l’école peut facilement être reconnaissable)…
  • Idéalement, le parent devrait s’interroger à chaque fois qu’il souhaite mettre la photo de son enfant sur Internet. “Je leur conseille plutôt de privilégier les groupes privés Whatsapp ou Facebook où ils peuvent contrôler qui peut voir la photo. C’est une bonne manière d’échanger dans un cadre restreint“, préconise Michaël Stora.
  • Les parents peuvent jouer sur les paramètres de confidentialité et doivent préférer les publications privées et non visibles par tous (publiques). Jay Parikh, responsable de l’ingénierie de Facebook, avait évoqué la création d’un nouvel outil lors d’une conférence En 2015. Le principe : prévenir, via une notification, les parents qui ont partagé en public une photo d’un mineur. Pour le moment, cet outil n’est pas encore disponible.
  • Enfin, montrez l’exemple : diffuser des photos de manière excessive n’aide pas l’enfant à juger de ce qui est bon ou pas de poster sur Internet.

En somme, “il ne faut pas non plus diaboliser les réseaux sociaux et les partages d’images. Ce dont il faut se méfier, c’est plutôt de la philosophie que véhiculent ces réseaux sociaux. Une philosophie d’un monde où tout va bien, où tout le monde doit être beau et performant, mais qui peut être assez tyrannisante. L’enfant ne doit pas être un fétiche des idéaux parentaux“, conclut Michaël Stora.