Bon gré et surtout mal gré, on tentait de s’habituer à la saleté des wagons, à l’insalubrité des sanitaires, aux retards des trains, doux euphémisme pour ne pas dire l’absence de trains… On faisait contre fortune bon cœur en se disant qu’après tout, la gare toute de marbre vêtue, elle, n’est pas si mal. Des commerces, des enseignes de fastfood, des machines pour acheter un billet électronique qui marchent une fois sur dix mais qui sont tout de même là. On se dit que l’intention y est… C’est pas si mal. C’est le Maroc. Après tout, c’est un pays toujours en voie de développement.

On en a raté des réunions, des rendez-vous galants, des entretiens d’embauche à cause de ces “retards“, ou plutôt… à cause de ces troupeaux de moutons suicidaires. Car à l’ONCF comme ailleurs dans le plus beau pays du monde, c’est toujours la faute de quelqu’un d’autre. Et dans le cas de l’ONCF, le mouton est un terroriste des rails, un perturbateur de grilles horaires, un agitateur tout droit sorti de sa cambrousse pour jeter le chaos dans notre vie bien ordonnée de citadins pressés. Encore heureux qu’on lui fasse sa fête une fois par an !

On a crié, pété des plombs, écrit des mails, des posts, revendiqué, et encore parlé… à l’homme en uniforme, à celui qui porte une casquette, à celui qui est derrière le comptoir, à celui qui a un sifflet, et aussi à moulmoustache…  avant de finir, de guerre lasse, par accepter presque notre sort de voyageurs maltraités.

Jusqu’à ce jour… Aujourd’hui, pas de moutons en vue et pourtant des gens ont perdu la vie. Six plus précisément, tandis que plus de 80 autres souffrent de blessures, pour certains très graves.

Les témoins de la catastrophe ferroviaire décrivent une scène d’horreur. Des corps jetés en dehors des wagons, des morceaux de corps éparpillés sur les rails, du sang et des voyageurs aux regards hagards, qui ne sont pas prêts de se remettre de ce voyage au bout de l’horreur.

Oui mais…“, va t-on nous dire après le lot de condoléances de rigueur aux familles des victimes, ce genre d’accidents arrivent partout dans le monde. Certes. Le malheur peut frapper à tout moment, n’importe où, mais dans le cas de l’ONCF, la rage des Marocains qui n’en peut plus de peiner à être contenue ne risque pas de se satisfaire d’une bonne dose de fatalité.

D’autant plus que les passagers du train précédent ont failli être victimes de ce même accident. Le sort en a voulu autrement, à un train près, ils ont eu la vie sauve. A un train près, les autres sont morts. Et pourtant, ces passagers effrayés par ce train qui les transportait sont descendus affolés à la gare de Kenitra pour interpeller les autorités ferroviaires, les agents de gare sur des secousses dangereuses à l’endroit précis où eu lieu un peu plus tard le tragique accident.

A leurs plaintes, leurs réclamations, leurs mises en garde, on n’a pas prêté attention, pas plus que d’habitude. Ce soir, ils remercient le ciel d’être encore vivants et prient pour les morts.

Jusqu’à quand ?