A l’âge de 22 ans, Isabelle s’envole pour l’Arabie Saoudite après avoir été recrutée comme professeur de danse. Ce qui s’annonçait être un rêve se transforme en cauchemar : 10 mois de captivité, à deux doigts de sombrer dans la folie. De retour en France, la jeune femme découvre le monde du porno. Son job d’actrice X lui permet de se reconnecter à son corps, sa féminité et son âme.

 

En 2017, Nomi publiait Totalement (dé)voilée aux éditions Pygmalion. Derrière cette écriture, une envie plutôt qu’un besoin, celle de raconter son parcours, son enfance, sa quête de liberté et les pas qui l’ont menée jusqu’en Arabie Saoudite, pays qui l’a détruite mais aussi conduite, des années plus tard, à plonger dans le monde du porno à la redécouverte d’elle-même.
Un livre fort, une plume rebondie, poétique même dans l’enfer. Nomi a de la grâce, une grâce qui épouse la douceur, un franc parler qui ne laisse rien au hasard et nous captive – sans mauvais jeu de mot. Avant de lui passer un coup de fil, nous visualisons plusieurs émissions de télé au sein desquelles elle est interviewée. Son sourire ne retombe jamais. Son sourire, on l’entend même derrière le combiné quand vient le jour d’échanger avec elle. Un vendredi de février, deux ans après la sortie de son ouvrage et à quelques jours du documentaire Canal + Otage(s) qui donnent la parole à celles et ceux qui n’ont pas toujours pu la prendre après des mois ou des années de captivité. Un documentaire qui fait écho à l’histoire de Nomi, une histoire de vie, de femme, de rapport au corps, sur laquelle elle a accepté de revenir avec nous.

« J’accepte ce job en Arabie Saoudite, enfin il va se passer quelque chose dans ma vie »

Si Nomi débute l’écriture de Totalement (dé)voilée, c’est pour répondre à une question qu’on lui pose fréquemment : comment es-tu arrivée dans le porno ?

« On n’arrive pas dans le porno par hasard. Mes amies m’ont longtemps encouragée à écrire mon histoire, peu banale. J’ai attendu de tomber sur le bon éditeur, la bonne personne. Je ne ressentais pas le besoin d’écrire. J’ai toujours préféré ranger les pans négatifs de ma vie dans des tiroirs… Ce livre n’a pas été un thérapeute, il m’a même rendue malade. En posant des mots, tous les détails sont revenus. Même les odeurs. J’ai vécu l’Arabie Saoudite. une seconde fois »

La première partie de l’ouvrage de Nomi est consacré à son enfance. Si elle raconte avec autant d’intimité la relation qu’elle entretient avec ses parents, ses sœurs mais aussi les hommes de son entourage, c’est parce qu’il n’y a pas de hasard.

« Je voulais exposer mon rapport aux hommes, qui a toujours été particulier. Un enfant sur cinq fait des rencontres malheureuses dans l’enfance. Gamine, je ne savais pas différencier le mâle du mal. Mon grand-oncle n’a pas eu à utiliser ses poings pour me toucher. Pas plus que ce prête, quatre ans plus tard. Finalement, ça a été facile pour moi de faire du porno sans me salir psychologiquement. Facile de faire ce métier sans me sentir mal d’être touchée par des hommes que je ne connaissais pas. »

A l’adolescence, Nomi se sent coincée. Ecole catholique, mère autoritaire, famille nombreuse… Nomi a envie de voir autre chose, de voir le monde, de quitter sa Picardie natale. Elle rêve de liberté et rencontre Stéphane, avec qui elle s’envole pour le sud de la France à 19 ans. Un homme qu’elle « aime bien », qu’elle quitte parfois mais toujours dans sa tête. A Cannes, elle cherche du boulot, si possible dans la danse, sa passion depuis toujours. C’est là qu’elle tombe sur une petite annonce, celle qui fera tout basculer. « Cherche professeur de danse pour donner des cours pendant six mois dans les émirats Arabes ».

« C’était déjà faussé. Je n’allais pas m’envoler dans les Emirats mais en Arabie Saoudite. J’imaginais un décor semblable au Maroc ou à la Tunisie. J’étais tout simplement naïve. Mais j’avais enfin l’occasion de voyager… et besoin d’argent. Alors j’ai pris cet avion. Il allait enfin se passer quelque chose dans ma vie. »

« On vient simplement travailler et on devient la propriété de la princesse »

Dès qu’elle atterrit, Nomi comprend que tout ne va pas se passer comme prévu. Sa valise n’apparait pas. A l’aéroport, elle est seule, entourée d’hommes. Les regards pèsent sur elle. Jusqu’à ce qu’un muttawa – un officier de police saoudienne – s’approche d’elle et lui hurle dessus. Elle est trainée dans une pièce, on lui tend un voile et on récupère son passeport. Quelques heures plus tard, elle est conduite dans les dépendances du palais. C’est moche, sale. Elle est logée à la même enseigne que les Philippines, traitées comme des animaux. Sa chambre est vétuste, l’eau qui sort du robinet jaunâtre. C’est grand, mais vide, mais triste.

« La princesse avait été mariée de force, vendue à un homme de 61 ans quand elle en avait 16. Elle était la haine. Elle avait un fond méchant, faisait payer son malheur aux autres, en l’occurrence aux femmes. J’étais la bonne cible, celle qui allait. Son comportement n’avait rien de politique, c’était de la méchanceté. On vient travailler et on devient sa propriété. »

Les premiers jours, Nomi ne quitte pas sa chambre. Elle perd la notion du temps. Néanmoins, elle peut sortir dans l’enclos du palais. Les dépendances sont entourées de grands murs infranchissables. Elle choisit de s’aventurer jusqu’à la fontaine pour récupérer de l’eau. Elle y croise des algériennes qui parlent français. Elles n’ont qu’un mot, qu’une consigne : si tu peux partir, pars, sinon tu ne partiras jamais. Nomi retourne dans sa chambre et flanche. C’est à ce moment-là que sa valise arrive, comme pour lui dire que tout n’est pas joué. Nomi peut démarrer les cours de danse. Ils deviennent sa respiration, la musique la reconnecte, la soutient. Elle se retrouve un peu chez elle et laisser filer les jours au rythme de ses pas.

« Soit je deviens dingue, soit je deviens une bonne saoudienne »

Jour après jour, Nomi se découvre un instinct de survie, qu’elle ignorait avant d’être enfermée. Elle finit par se résigner. Comme si elle n’avait plus peur rien.

« Il est fort possible que je ne rentre jamais. Soit je deviens dingue, soit je deviens une bonne saoudienne. Alors je deviens une bonne saoudienne, si ce n’est que je ne fais pas la prière. Bien sûr, j’ai l’espoir de rentrer chez moi. Mais comment faire ? Ma seule solution, feindre le bonheur auprès de la princesse. Elle pensait que j’étais bien. Elle pensait m’avoir manipulée. A l’inverse, je la manipulais. Lui faire croire que je me plaisais ici était ma seule issue de secours : obtenir un jour le droit de m’enfuir tout en  lui promettant de revenir… et ne jamais revenir. Voilà à quoi je songeais. »

Au téléphone, Nomi ne peut rien dire à Stéphane ou sa mère. Tout est sur écoute. Et puis on commence à filtrer ses appels, qui s’espacent. Dans les lettres qu’elle envoie, elle dit également que tout va bien. Les lettres sont peut-être interceptées. Son corps est alors son premier sauveur et l’aidera à tenir des mois durant. Nomi réalise son pouvoir.

« Il me suffit de regarder le gardien, près de ma chambre, pour le déstabiliser. Je vais plus loin, je me mets en maillot de bain. Il prend du plaisir à me regarder. Nous nous mettons en danger. Evidemment, il n’y a aucun contact physique entre nous. Seulement, j’obtiens des choses en échange, des livres, des cigarettes, la télé… »

« Quand je rentre en France, je pèse 37 kilos »

« Ce qui me sort là ? Je me le demande encore. Un ensemble de choses. Le fait de dire à la princesse que je suis bien, que je peux rentrer et que je reviendrai avec ma sœur qui est aussi prof de danse. Je la mets en confiance. Je lui dis aussi que je n’aime plus Stéphane, que je n’ai plus d’autres vies qu’ici. »

Et puis Nomi apprend que l’ambassade de France est passée au Palais. Elle comprend mieux pourquoi on lui a proposé une balade quelques jours plus tôt et pourquoi, en rentrant, ses affaires n’étaient plus dans sa chambre. Tout a été planqué, dissimulé, pour ne pas divulguer sa présence ici. Un mois plus tard, en fin de journée, un garde vient la chercher.

« Quand on me dit que je vais rentrer en France, j’ai à peine le temps dire au revoir à mes amies, à toutes ces personnes avec qui j’ai tissé des liens forts. La princesse, elle, m’attend dans la limousine. Nous n’avons aucun échange dans la voiture ni même quand je quitte le véhicule. A l’aéroport, on me fait passer dans un sas drapé, j’arrive directement dans l’avion, je n’ai toujours pas récupéré mon passeport. Je ne sais pas où je vais, jusque ça que j’entende que l’on survole l’Italie. J’atterris à Paris, toujours voilée. Sans même m’en rendre compte, je suis comme conditionnée. Un saoudien, un garde certainement, m’attend avec mon passeport et un billet Paris-Nice. »

Nomi est démunie. Elle s’assied, elle craque. Elle se sent plus perdue qu’en Arabie Saoudite.

« Et puis un pilote passe par-là, me demande si ça va, je lui dis que je suis fatiguée. Je pèse 37 kilos. Il me prend sous son aile. Un coup de ma bonne étoile. Il va à Nice aussi alors je le suis. Mon retour dans le sud est un véritable parcours du combattant. Stéphane a disparu. Il n’a plus le même boulot, plus le même appartement. »

« J’ai été voilée, je me dévoile… jusqu’à ce qu’on me propose de danser nue »

Nomi rentre finalement chez son père, avant de retrouver son meilleur ami Stan, un autre de ses sauveurs. Quelques mois plus tard, c’est Jean-Marie, un ami de Stéphane, qui l’hébergera dans le sud, qu’elle choisit de regagner. Nomi trouve un travail dans une boutique, au cœur d’un centre commercial très fréquenté. Elle est abordée par un photographe amateur et accepte de poser.

« A ce moment-là, plus rien ne peut m’arriver. Je gagne de l’argent super rapidement et facilement. Je ne trouve pas ça dur de me mettre en maillot. Ça commence comme ça. Puis je rencontre une personne qui me propose de travailler comme gogo danseuse en discothèque. Ça me sort de mon quotidien et je peux de nouveau danser. J’ai été voilée, je me dévoile… jusqu’à ce qu’on me propose de danser nue. A l’époque, on n’était pas beaucoup de nanas à faire ça, je suis donc embauchée pour de grosses soirées à Monaco ou pendant le festival de Cannes. Je fais connaissance d’une autre gogo qui me propose de la suivre dans une soirée où il y a des gens du porno. Je ne connais pas ce monde mais je suis curieuse, j’y vais, je rencontre cet univers, je rencontre même une famille. »

« Le porno est pour moi une résurrection »

En tant que stripteaseuse, Isabelle se fait appeler Nomi. D’ailleurs, on l’appelle toujours ainsi. C’est devenu un surnom du quotidien. Entrer dans la peau d’un personnage, ça fait du bien, ça aide à se renouveler. Mais comme le précise Nomi, quand elle fait ses premiers pas dans le porno, elle n’est pas détruite. Du moins, elle est déjà reconstruite, en partie.

« Je suis déjà forte quand je débute. Le porno ne peut pas reconstruire une jeune femme en dépression, qui traine de grosses valises. Je me suis déjà reconstruite avec mes amis, à la discothèque, et mon nouveau job continue de me renforcer. Dans le porno, je me retrouve, c’est une résurrection. Une suite logique. »

On peut dire que Nomi exploite son plein potentiel. Qu’elle est là où elle devait être.

« Je savais que j’avais ce pouvoir, que mon corps pouvait être un business, que j’allais être travailleuse du sexe. J’en ai pris conscience en Arabie Saoudite. J’avais la certitude que j’allais gagner ma vie comme ça. Je ne connaissais personne. Je n’ai pas gratté aux portes. Il y a simplement un destin. »

Nomi a travaillé 18 ans comme actrice X. Elle a tourné 140 films, joué 800 scènes et eu 110 partenaires. Aujourd’hui, elle bosse dans l’immobilier. Ce n’est pas l’ennui mais un peu quand même… Le porno lui manque. Pas tant le job, mais l’ambiance, la fête, les gens… et une époque. Non pas celle qui a changé sa vie, mais celle qui l’a aidée à se retrouver. A renaître.

Totalement (dé)voilée
Nomi, avec Ambre Bartok
Editions Pygmalion